[Groupe 2] Billet collectif n°1 – La place Lumumba comme illustration d’un conflit mémoriel en Belgique autour de la (dé)colonisation du Congo
Le 30 juin dernier (date du 58ème anniversaire de l’indépendance du Congo), une place Patrice Lumumba est inaugurée à Bruxelles. Elle est le résultat d’années de revendications et de lutte de collectifs, notamment du Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les discriminations (CMCLD). La volonté d’inscrire la figure de Lumumba dans l’espace public belge, faisant face à la statue de Léopold II, a en effet fait beaucoup débat. Pendant longtemps les autorités communales d’Ixelles ont ainsi fait savoir qu’il n’y aurait jamais de place Lumumba [1] et l’organisation même de l’inauguration de la place a mené à des confrontations entre monde politique et associatif. La figure de Lumumba ne fait pas l’unanimité, salué comme héros de l’indépendance, symbole de la décolonisation d’un côté il reste décrié, critiqué par d’autres.
Ce qui semble se cristalliser autour de cet enjeu est selon nous un conflit mémoriel plus large au sujet de la (dé)colonisation du Congo. Nous entrevoyons ici un conflit entre différentes historiographies. Ce conflit pourrait être interprété à l’aune des notion proposées par Halbwachs : comme opposant d’une part une«mémoire collective», officielle, largement partagée et de l’autre une «mémoire historique», qui lutte pour la reconnaissance d’une autre historiographie.[2] Ici : celle portée par le discours «officiel», comme une vision édulcorée de l’histoire coloniale belge faisant face à celle portée notamment par le CMCLD insistant sur les crimes belges perpétrés au Congo et remettant en cause l’idée d’une rupture claire entre colonisation et décolonisation.
Notre enquête ambitionnera dès lors de répondre à la question de recherche suivante : « comment la place Lumumba illustre-t-elle un conflit mémoriel en Belgique autour de la (dé)colonisation du Congo? »
Nous partirons de plusieurs hypothèses : la première étant que cet événement cristallise un conflit mémoriel plus large. Nous postulons ensuite qu’il n’y aurait néanmoins pas d’opposition frontale entre un certain « discours dominant » incarné par le monde politique et un discours alternatif revendiqué par le collectif, mais plutôt des passerelles entre ces derniers. Différents députés et partis (comme écolo) revendiquent en effet également un travail de mémoire [3] . Enfin, nous postulons que si conflit mémoriel il y a, il opposerait surtout un discours porté par le collectif et un silence (désigné comme un déni colonial) reproché au monde politique.
Pour répondre à notre question de recherche nous envisageons de nous concentrer sur la place Lumumba, la figure de ce dernier et les conflits de représentation qui l’entourent. Pour ce faire, nous nous appuierons sur le discours du collectif CMCLD à travers leurs communiqués de presse, publications, revendications et les visites guidées qu’ils organisent dans Bruxelles. Nous analyserons également les manuels et programmes scolaires ainsi que des discours officiels, comme cristallisant le « discours dominant », la “mémoire collective”. Nous aurons donc recours à de l’analyse de document et de discours ainsi qu’à des entretiens et des observations. Aussi, s’il semble se dessiner deux camps en conflit, nous tenterons de désigner également les divergences au sein de chacun en vue de sortir d’une vision quelque peu dichotomique
Au travers de notre enquête, nous tenterons de mettre en lumière la conflictualité existante ou non entre les différents cadres narratifs entourant la colonisation belge, d’évaluer dans quelle mesure cet événement symbolise un conflit mémoriel plus large.
Nicolas Verrier, Maria Midon, Noé de Bauw, Ségolène Misselyn et Tania Toungouz Névessignsky
[1] DULCZEWSKI, A., Décolonisation: y aura-t-il un jour une “place Lumumba’ à Ixelles ?, RTBF.be, 18 janvier 2018, [en ligne], https://www.rtbf.be/info/regions/detail_decolonisation-y-aura-t-il-un-jour-une-place-lumumba-a-ixelles?id=9814528 (consulté le 16 octobre 2018)
[2] HALBWACHS, M., cité dans CHIVALLON, Christine: “mémoires de l’esclavages à la Martinique”, Cahiers d’études africaines, n°197, 2010, mis en ligne le 10 mai 2012, [en ligne], http://journals.openedition.org/etudesafricaines/15847 (consulté le 16 octobre 2018)
[3] LISMOND-MERTES, Arnaud, Dossier colonial : Sortir du colonialisme, reconnaître ses crimes, Ensemble! n°91, août 2016, Belgique, p. 11, [en ligne], http://www.asbl-csce.be/journal/Ensemble_91.pdf?fbclid=IwAR3_kKusEroMNHLWCYgAt2wztjclpUMrIOKDi0nNa_mmEC388_N7Tag5Y6w (consulté le 9 octobre 2018)